Je n’ai plus de corps. Ni de voix. Ni de prénom.
Une inconnue, au loin, avec un cœur, encore ouvert, derrière son écran protecteur. Son impuissance. Ses larmes coulent jusqu’à ses doigts. Elle ne sait rien de moi. Sauf. Un titre dans les journaux. 3 jours après l’attentat de Paris.
Je perturbe son sommeil.
Elle marche durant les heures noires.
Le jour, elle a mal à la tête. Tourmentée.
Peut-elle écrire des mots. Une histoire. Dessiner des mots sur mon corps disparu.
Une nuit, je suis dans sa tête.
Avec mes yeux sans vie, je la réveille.
Elle n’en peut plus.
Elle prend ma voix.
J’ai le droit de vivre.
************
Je fais la une des journaux. Pas longtemps. Je n’ai pas de nom.
Je suis disparue. Pas seulement des journaux.
Je suis disparue de la vie.
Avant de m’en aller, je fais beaucoup de bruit.
BOOM !
J’explose. Me suis éparpillée, mes cellules désintégrées.
J’explose. Pas toute seule. J’amène d’autres gens de ma ville.
Est-ce qu’une fillette de 10 ans1 peut exploser ?
Et bien, on dirait que oui.
Et je ne suis pas la seule. Et ça va continuer.
Je ne sais pas qu’est-ce qu’ils ont ces hommes, visages cachés derrière des foulards.
J’ai peur.
C’est la terreur.
Ici dans mon pays.
Et toi, petite fille qui vit ailleurs. As-tu peur quand la nuit, le rêve d’un monstre vient à toi ? ou quand tu te réveilles, le cœur débattant, un fantôme sous ton lit ?
Oui, tu pleures et tu as peur.
Maman ou papa vient jusqu’à toi.
Leurs bras aimants entourent ton corps de petite fille.
La peur s’en va et tu t’endors.
Tu es une petite fille.
J’aimerais être toi.
La peur est partout. J’ai peur tout le temps. Les monstres ne sont pas dans un rêve. Ni en dessous du lit. Ils se cachent partout. Partout. Tu ne sais jamais. Souvent ils ne se cachent même pas.
Où est ma maman ?
Où est mon papa ?
Tués. Cachés. Otages. Esclaves. Tueurs.
Maman a-t-elle été un jour été prise de force par le sexe fou de l’un de ces hommes ?
Et mon père. Est-il un homme-monstre ?
Ils tirent. Ils kidnappent. Ils jettent dans le feu. Ils massacrent.
Leurs yeux vitreux qui ne savent plus regarder l’autre.
Déconnectés du vivant.
Moi.
Ils m’ont entourée de leurs bras haineux. Du métal sur ma peau. Ceinture froide.
Mes petites jambes faibles.
Je marche.
J’ai peur.
Je marche.
J’ai peur.
BOOM ! BOOM !.
Il n’y a pas d’enfance. Pas de vie. Pas d’école. Pas de papier. Pas de crayon.
Il n’y a plus de fleurs. Les villages disparaissent. Les vivants marchent sur les cadavres.
Et dans la ville lumière. Les grands de ce monde marchent ensemble. Les grands de ce monde s’aiment l’espace d’un instant. Se sourient. Certains oublient que dans leurs pays, la liberté d’expression, de vivre. N’est pas. Ou à moitié. Selon qui est le grand de son pays. Le Pouvoir change la définition du mot liberté.
Pour l’instant, nous faisons les grands titres des journaux. Nous, les grands de ce monde se léchant de nos politiques. Nous nous tenons la main. Nous ne sommes pas masqués.
Les autres. La haine en pleine face. Votre face. Vos journaux. Vos télévisions. Vos écrans. Les fous masqués marchent ensemble. Leurs têtes diabolisées. Criant un nom. D’un livre. Ancien. Des mots souillés. Des mots-otages de leurs esprits dérangés. Mots morts.
Les fous masqués. Leurs cœurs asséchés.
La bave rouge coule.
Les fous masqués. Les grands de ce monde.
Ne veulent pas être oubliés.
Et moi.
La fillette de 10 ans utilisée comme une bombe humaine2.
Oui, je le serai.
Oubliée.
Des fous masqués.
Des grands de ce monde.
De vous.
Je suis une fillette de 10 ans, née au Nigéria.
Je fais la une des journaux.
J’éclate en mille morceaux.
Ma chair.
Aller quelque part où je dormirai tranquille.
Les étoiles.
Du papier.
Un crayon.
Écrire mon prénom.
Christiane
24 janvier 2015
Tous droits réservés © 2015 Espace Mouvant – Christiane Martin
1 je reprends l’âge mentionné dans l’ensemble des titres des journaux. Mais dans les articles on écrit fillette d’une dizaine d’années
2 Actualités des droits de l’enfant. Nigéria : une fillette de 10 ans utilisée comme bombe humaine. Le 12 janvier 2015
Vous pouvez signer la pétition : Mettons fin au règne de terreur de Boko Haram.
https://secure.avaaz.org/fr/stop_boko_haram_terror_global/?trpBbab
Que signifie Boko Haram (BH) : « book » en pidgin English, et « interdit » en arabe, l’expression signifiant le rejet d’un enseignement perverti par l’occidentalisation.
