
Mercredi midi. Depuis 2 semaines, mon Homme et moi sommes déménagés dans une zone du 450. Une résidence privée. Publicité sur leur site internet, Club med des retraités!
Nous avons besoin d’un lieu plus sécuritaire, avec des services. La sonnette d’urgence autour du poignet. La marchette qui peut aller et venir dans les ascenseurs, les corridors. Et d’autres options à ajouter quand le corps s’en ira de plus en plus, avec les finances qui s’en iront aussi de plus en plus. La vie sera plus facile. Merci illusion. Merci Club med des retraités !
Le nouveau téléphone du 450 sonne. La travailleuse sociale du CLSC de Laval pour Ray. Elle est venue ce lundi. Il lui manque quelques informations. Pas le temps de lui répondre. À côté de moi, mon téléphone cellulaire sonne. Je demande à la travailleuse sociale du CLSC de Laval d’attendre un instant. Au cellulaire, la travailleuse sociale du CLSC de Saint-Hyacinthe. Situation difficile avec mon frère Gilles.
Entre les deux téléphones, ma tête. Est-ce qu’elle tient toujours ?
Je respire. Dit à l’une des travailleuses sociales de me rappeler dans 15 minutes.
Mon frère Gilles a des problèmes de santé mentale. Il vit dans une petite résidence avec 6 autres personnes qui des problèmes similaires aux siens. Il vieillit. Il prend trop de médicaments. Son corps lâche peu à peu. Il devient un cas lourd pour le couple qui s’occupe de lui. Il doit déménager. Aller vers une ressource intermédiaire avant le CHSLD.
Nous. Côté ouest. Le jour, lumière plus que lumière du jour. Le soir, le paysage en coucher de soleil.
C’est beau.
Combien de temps ?
Le CLSC dans notre vie depuis près de 4 semaines maintenant. Ça dérange un environnement. De nouveaux objets à notre décor. Équipement adapté pour la salle de bain et la chambre à coucher.
Je ne m’adapte pas. Côté ouest devient côté sombre. Je pleure.
Mon Frère et mon Homme ont besoin de plus de soins, plus de services.
Et moi… Non. Peut-être. Je ne sais pas. Sûrement. Pas le temps d’y penser.
Je suis.
Entre mes deux Hommes.
Le cœur enlarmé.
Autour de moi, le monde s’arme.
Je suis désarmée.
Quelle partie de moi tient encore debout ?
Suis-je aussi une ressource intermédiaire ?
Ressource, je déteste ce mot.
Ressources humaines.
Ressources naturelles.
Messieurs, Mesdames,
à tous les petits comptables aux profits grandioses,
vous vous pensez dans un buffet à volonté,
Vous carburez à l’argent,
je carbure à l’amour.
Nous, humains épuisés, écrasés,
amants de la nature,
aimants l’autre plus que soi,
un jour, nous marcherons dans un silence,
le tonnerre de nos coeurs
fracassera l’arrogance de votre petitesse.
Ma folle rêverie.
Je me connecte à l’amour. Ne pas laisser tomber mon Homme. Ne pas laisser tomber mon Frère. J’aime mieux tomber à trois dans l’humanité que de tomber dans des ondes invisibles. Tomber seule derrière un écran. Tomber seule derrière une porte sans vie.
Tomber dans l’amour, c’est mon choix. Amour compassion. Amour amoureux. Amour fraternel. Amour dévotion. Amour épuisé. Amour variations. Amour interdépendant. Amour folie. Amour banal. Amour doux. Amour enragé. Amour fou rires.Amour fragile. Amour montagne. Amour malade. Amour sexe. Amour pas de sexe. Amour n’est plus. Amour impatient. Amour revient. Amour coupable. Amour incompris. Amour de tous les jours.
Je mens. Dans la réalité. Je laisse tomber mon frère (dans les bras de notre système de santé et je dis Merci). Un Merci gêné. Je l’abandonne dans un endroit lugubre entouré de 27 autres personnes aux allures perdues. Je déteste ce lieu. L’odeur. L’air moisi dès que tu ouvres la porte d’entrée. Sa petite chambre. Les vieux draps. Les murs éteints. La travailleuse sociale me dit, je vois avec mes yeux, lui, ne voit pas ces détails. Elle a peut-être raison. Dans mon coeur, la beauté ça devrait être pour tous. Même pour les esseulés abandonnés de ce monde.
Mon Frère dort seul dans son lit. L’amour pour lui. Des soins par des étrangers. Espère, pour toi, mon grand Frère, qu’il y a de l’amour dans ces soins. Ta petite sœur n’est pas là pour toi. N’a jamais été là pour toi. Ni moi. Ni ta famille. La honte. Je ne te voulais pas comme frère. Personne ne nous a appris à t’aimer. Personne ne nous a appris à aimer et comprendre ta différence. À aimer ta tête qui déraille.
Je l’ai appris sur le tard. Il a fallu que notre père soit sur son lit de mort. Que je lui fasse la promesse de prendre soin de toi. Notre père s’en est allé. Toi et moi sommes restés. J’ai continué à te visiter dans ces maisons de ressources. À prendre soin de ta vie sur papier. Mais dans le fond, je t’ai abandonné à des inconnus. Tu es tombé seul.
Mon Homme dort de plus en plus. Mon Homme n’est pas seul dans son lit. Je me glisse sous les draps avec mon amour déchiré. Nous savons, lui et moi, nous savons, que nous approchons d’une fin. Nous savons, lui et moi, que la résidence c’est un passage, notre ressource intermédiaire. Avant…
Au mois de septembre dernier, rendez-vous avec ton neurologue. Si beau, ce neurologue. De la beauté dans cette salle d’attente avec tous ces corps croches, ces visages apeurés. La beauté dit qu’avec tes nouveaux problèmes, nous devrions penser à ne plus dormir ensemble. Tes nouveaux problèmes. J’ai entendu. Pas le temps de continuer ses explications. Il a entendu mon NON. Vous ne pouvez pas m’enlever mes nuits avec mon Homme. NON.
J’ai vu ses yeux. Il a rapproché doucement sa chaise vers Ray. Le docteur n’avait plus de mots pour nous. Ce couple aux yeux mouillés, aux joues mouillés.
Il a vu ma main prendre celle de mon Homme. Ses yeux sont revenus vers nous. Il a dit. Je comprends. Je suis désolé, vraiment désolé, vous êtes tombé sur la pire forme de Parkinson, la plus agressive. Je suis vraiment désolé. La beauté compassion.
Mon Homme étouffé dans ses sanglots. What makes me so sad, it is that I can’t speak to my grandchildren. (Le plus triste c’est que je ne peux pas parler à mes petits-enfants.)
Ray pense à ses petits-enfants. Comment ne pas aimer cet Homme au cœur si aimant.
Encore le lit. Maudit lit.
La travailleuse sociale et son évaluation du comment Ray se déplace dans notre nouvel espace de vie. Ray dans la douche. Ray dans le bain. Ray assis sur le bol de la toilette. Ray dans le lit. Ray à table. Ray et sa marchette. Une de ses conclusions. Pour aider Ray dans ses multiples réveils durant la nuit. Un lit simple électrique. Maudit lit.
Et moi, où vais-je dormir ? Elle a vu mon visage. Mon NON déchire l’air.
Elle me regarde. Pas tout de suite, dans un proche avenir, de sa voix chaude et aimante. Une si petite consolation, un proche avenir. Amour séparé s’en vient.
Mon grand Frère dort seul. À toutes les nuits. Personne pour lui tenir la main dans le noir. Personne pour lui souffler à l’oreille, je t’aime. Personne pour lui dire, n’ai pas peur, je suis avec toi. Personne pour coller son corps nu pour le réchauffer. Personne pour pleurer avec lui. Personne pour lui dire. Ne t’en vas pas trop vite. Ne me quitte pas. Reste avec moi.
Personne pour lui demander.
Est-ce que tu veux te marier avec moi ?
Avec sa voix éraillée, si lointaine, mon Homme me répond, OUI. Célébrer la vie, c’est dans tous ses moments. Je désire mes petits-enfants avec nous. Je veux qu’ils entendent leur grand-père te dire – OUI – !
Christiane
25 octobre 2014
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Christiane ! c’est la sublimité même ce texte .Cela fait résonnance d’une part étant moi-même dans un contexte semblable et d’autre part ce que tu ressens pour ton frère . Comme je suis fière de te connaître . Oui, tu vois le soleil dans la pénombre , quel bel hommage à tes hommes !Merci d’être là toi si humaine ,philosophe et créatrice !!!! Bravo! .
Il y a beaucoup de tendresse qui émane de toi chère Christiane, dans ce que tu es et dans ce que tu vis, et même…. dans les moments de désespoir. Ce que tu partages avec tant de sincérité nous ramène dans notre cœur au quotidien. Je pense à toi pour t’envoyer un réconfort et te souhaiter de la sérénité pour vivre encore de la joie dans les plus simples moments du quotidien. Je t’embrasse, Édith Weynandt xx
je suis sans mots, ce que tu vis est très chargé…et toi as-tu une » ressource » pour alléger ta tâche.. te « ressourcer » justement ? Je pense à toi…un massage ? 🙂
Chère amie tous tes mots me pénètrent droit au coeur.Sous ta grande sensibilité se cache une force incroyable xx
Merci Christiane pour ton écriture, ça fait chaud à l’âme! xx