BELLE SOLITUDE

Photo de Stephen Welch, décembre 2013
Photo de Stephen Welch. Décembre 2013.

Suis-je seule, demande la bicyclette ?

Non, répond le support à vélo.

Suis-je seule, demande la bicyclette ?

Non, répond la nuit.

Suis-je seule, demande la bicyclette ?

Non, répond la lumière.

Suis-je seule, demande la bicyclette ?

Non, répond la neige.

********

Trois semaines depuis que j’ai écrit ces mots. Ceux en-dessous de la photo prise par Stephen Welch. Quelques mots écrits en 5 minutes. Dès que la photo est apparue sous mes yeux, l’inspiration est montée. Si présente.

Cinq minutes et puis tout est parti. Plus rien. Silence. Les mots envolés. Seule, je me suis sentie.

Et depuis. Je me bats. Il faut… Je veux écrire ce texte… Pas un autre…. Même si un autre trotte dans ma tête. Non, celui-là que je veux écrire. Les mots ne veulent pas revenir.

Et puis, un intrus. Virus. Au lit. 48 heures sous la couette.

Un temps forcé à ne rien faire. Récupérer. Laisser mon corps se reposer et se refaire.

Ne rien faire. Comme la bicyclette de la photo – IMMOBILITÉ – avant de recommencer.

Et les mots sont revenus me voir, sous la couette. Me dire. Je ne suis pas seule.

Apprendre à taire mes bruits intérieurs. Anxiété. Obligations. Questionnement sans fin. Et ceux du monde extérieur.

Ne rien faire. Fermer toutes les portes. Solitude.

Je ne parle pas ici de la solitude des gens oubliés.

De la solitude des gens qui s’isolent des autres humains.

Non.

De celle qui m’a toujours habitée. Depuis l’enfance. Avec ces différents visages.

Seule. Solitaire. Esseulée.

J’aime l’hiver. Depuis l’enfance. Saison de tranquillité à la ferme. Libérée des tâches à faire. Aller chercher les vaches dans les champs. Les foins. Le jardin. Le gazon. C’est l’hiver qui me permettait de retourner à ce que j’aimais le plus. Être seule. Jouer à rêver. Jouer à ne rien faire. L’hiver m’offrait ce temps de solitude. Secrète solitude. Incomprise solitude. Angoissante solitude. Solitude d’une petite fille qui aimait à se cacher dans l’hiver pendant que les autres enfants jouaient dans la neige.

Tout doucement, sur la pointe des pieds, je me glissais derrière les portes de la salle de jeu. Jouer avec cet étrange désir de mon enfance. Solitude. Un mot qui n’existait pas encore dans ma tête de petite fille.

Être enfant et aimer être seul. On ne comprend pas. Une différence qui dérange. Et c’est là, que la petite fille qui aimait la solitude, à commencer à se sentir très seule.

Et j’ai passé de l’enfance, à l’adolescence, à l’adulte, avec ce sentiment, cette oppression dans le cœur, à ne pas comprendre mon besoin de solitude. Les gens autour de moi m’ont appris a en avoir peur. Ayant de moins en moins l’espace pour vivre ma solitude, j’ai appris à faire semblant d’être avec les autres humains, mais lentement, je me coupais de la vie, je m’isolais.

Pendant ce temps,

Belle Solitude m’attend.

Longtemps.

Des années.

Patiente Solitude.

Ma solitude, celle qui m’appelle, celle qui m’amène à aller à l’intérieur de moi.  Celle qui m’a apprise la richesse d’être avec soi avant d’être avec l’autre. Un lieu sacré. Trouver de quoi je suis faite, qui je suis, pour ne pas me perdre dans le cycle des autres. Dessiner ma propre vie et ôter peu à peu ce que l’autre a tenté de m’imposer par l’éducation, la famille, la société.

J’ai fait la paix avec ces sentiments – être seule, solitaire, esseulée -. J’ai démêlé ces différences. Retrouver ce que je ressentais enfant. Laisser une place à la solitude pour me déprendre des autres. Avant que j’apprenne à me piétiner avec le bruit des autres.

Un jour, Belle Solitude est revenue.

Il y a quelques années seulement. En m’allongeant au sol avec la méthode Feldenkrais. Du mouvement conscient. Être dans cet état de grande présence à soi et à l’environnement, à ce qui se passe dans le moment. À ouvrir des espaces inconnus de soi. C’est au sol que j’ai compris l’enfant que j’étais. Être avec moi. Avant d’être avec les autres.

Une porte est ouverte.

Belle Solitude revient.

Et j’ai ressenti cette relation très intime. Entre mon intérieur et toutes les parties de mon corps. Être mouvement. Être respiration. Être à l’écoute. Apprendre à faire le plein avant de retourner dans le quotidien et être en relation significative avec les gens que je rencontre. Accueillir le monde avec une plus grande réceptivité.

Et c’est peut-être là que j’ai compris l’origine

du mot anglais – alone – (en français : seul).

Vers 1250-1300, il s’écrivait – all one – qui voulait dire être entièrement un.

Être un (tentative de toute une vie !). Intégration de qui je suis. Du mouvement de mes émotions à celui de mon corps. Ce temps à soi. Il vient seulement par un temps de solitude.

« Une seule chose est nécessaire : la solitude, écrit Rilke dans Lettre à un jeune poèteLa grande solitude intérieure. »

Sans cette solitude, ce temps pour moi, ma présence s’étiole parmi les autres. Le chahut du quotidien m’épuise. Les gens pressés m’étourdissent. Quand je prends le temps de fermer la porte derrière moi. Quelques minutes. Quelques heures (parfois ça prend un petit virus pour nous aider à fermer la porte, car on oublie trop facilement ce temps à soi). Je reviens vers vous plus vivante, heureuse d’être en votre compagnie, sensible à vos peines, vos mots, votre joie. Aimer vous écrire. Le cœur plus léger. Plus libre. Je suis toute là.

Être seule sans me sentir seule.

Je vous quitte, je retourne à ma Belle Solitude.

 Et vous, avez-vous trouvé ce temps à soi ?

 Christiane

Copyright 2014 © Espace mouvant

 

5 Replies to “BELLE SOLITUDE”

  1. J’ai appris depuis longtemps à vivre seule, par la vie, par choix, et maintenant par plaisir. J’ai apprivoisée la solitude, tellement que souvent j’ai hâte de la retrouver pour me ressourcer, faire le plein pour être capable de me replonger parmi la vie et d’être, ce que j’aime le plus, joyeuse, souriante et pleine de rire et surtout à l’écoute de l’autre et surtout de la vie. J’ai besoin de ces temps de solitude.

  2. Moi qui ai déjà écrit. Il y a longtemps. Aujourd’hui souvent je pense : il n’y a plus de mots, je n’ai plus de mots. Pour dire. La page blanche dans la gorge.

    Vous lisant, ils semblent revenir. Merci.

    1. Merci de m’écrire et suis heureuse que vos mots reviennent. Écrivez, juste pour vous, et faites de la place au vide, laissez le blanc de la page vous inspirer. Un mot après l’autre, pas besoin de sens, juste un mot après l’autre. Comme quand vous marchez sur la neige blanche, un pas après l’autre. Écoutez le son de vos pas sur la neige, écoutez le son de vos doigts sur le papier ou sur les touches de votre clavier d’ordi. Écoutez et écrivez. Au plaisir, Christiane

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.